15/03/2015 10:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Roger de Diesbach, p’tit père

Il m’appelait comme ça: «p’tit père». P’tit père par-ci, p’tit père par là. Mais quand on était ensemble, en compagnie de ceux qui travaillaient avec lui, il disait «les enfants», ce qui semble à la fois paradoxal et plus juste. Car il était sans doute un peu paternaliste avec le jeune mouflet que j’étais. Il m’impressionnait. Je suis demeuré fier d’avoir été l’un de ses stagiaires. Je n’ai ni son charisme, ni son sens absolu du scoop, mais il m’a appris un peu de culot, d’impertinence dans la curiosité, c’est déjà pas mal. Il me trouvait vaguement insolent, me demandait de cultiver ça.
 
Cette semaine, ses archives ont été officiellement données, classées et désormais disponibles, aux Archives de l’Etat de Fribourg. Je ne sais pas trop à qui cela va servir, ces 27 mètres linéaires de documents qui disent surtout sa manière de faire, ses passions, les pays qu’il aimait. Mais j’ai trouvé important et merveilleux qu’un journaliste soit ainsi honoré, que son travail soit considéré comme quelque chose à préserver, à étudier. Alors je suis allé à la conférence de presse, pour y croiser aussi ses amis, son épouse, ses fils qui ne sont plus des enfants, mais des gars qui font deux fois ma taille et me croisaient tous les jours, il y a vingt-cinq ans.
 
Il était grand. Il avait à l’époque une sorte de charme entre patricien et baroudeur, une noblesse d’ancien militaire patinée par le goût de la terre et de la vérité. Il tournait autour de mon bureau de journaliste débutant, m’écoutait me planter en fumant
clope sur clope. Puis il rappelait mon interlocuteur en l’engueulant, ou plutôt en
feignant la colère, lui assénant qu’il devait me donner aussitôt les renseignements
demandés. Ça marchait. Le type s’écrasait au bout du fil. Et ça me foutait aussi la
honte, mais j’apprenais à chaque seconde.
Ensuite il est devenu rédacteur en chef de La Liberté, on se croisait de temps en temps, il s’inquiétait que tout aille bien, il s’énervait contre le «journalisme futile» et il m’appelait toujours «p’tit père», sa familiarité à lui. En 2009, il est mort. Je me suis souvenu de la fumée des cigarettes autour du bureau, je crois que l’âme des hommes comme lui doit ressembler à ce halo bleu. Je vous parlais un peu de Roger de Diesbach

25/01/2015 10:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Payer cash

Ça fait un peu Lacan facile, ce nom, Guignard, vous ne trouvez pas? Guigne, malchance, guigner, mauvais œil, tout ça.

J’y ai pensé, au moment de lire, cette semaine,
les avatars de l’éviction de Philippe Guignard, confiseur longtemps à succès, qui a été licencié avec femme et collaborateur de la société qui portait son nom.
 
Cela se termine avec des avocats. Ils vont se lancer à la figure certificats médicaux, irrégularités, dépressions ou burnout, justes motifs et toutes ces choses sordides. C’est toujours compliqué.

 

Mais, au moment où il est à terre, où il apparaît si perdu, je voudrais dire une admiration pour Philippe Guignard. Je l’ai croisé quelques fois dans la vie, comme cent mille d’entre vous, plutôt au temps de sa splendeur, quand il était dans la tribune du Lausanne-Sport et que tous lui mangeaient dans la main, ou dans ses restaurants de Vaulion (VD) ou de Lausanne.
C’était toujours bon, généreux.

 

Lui, il me faisait l’effet d’une cocotte-minute d’émotion et de résilience. Son air pottu, bourru, mais une drôle de tristesse, aussi, tout le temps, dans le regard d’artisan et d’homme dur au mal. Une résistance, sa façon d’essayer de garder les épreuves à distance, frère mort, tombé dans la drogue puis suicidé, maman suicidée. Il semblait au bord de la rupture et au bord de la tendresse: quelque chose chez lui cherche l’amour, les choses simples, une épouse,
un ami, un fils.

 

Il donnait l’impression de jouer au cador entrepreneur, le vieux truc de la revanche
à prendre, alors que c’est un pur affectif.

S’il pouvait donner ses croissants délicieux, il les donnerait. S’il pouvait offrir ses gâteaux, il les offrirait.

 

Bien sûr, c’est la vie des entreprises et de l’époque, la cruauté des glissades, les erreurs payées cash, c’est le cas de le dire. Il n’est pas le premier. Mais le vertige prend un peu, tout de même, à le voir ainsi se brûlant contre la lampe aux vanités, les commensaux d’hier qui feront volte-face, la solitude quand ça va mal, l’énergie qui manque, les communiqués, faire le tri entre colère, honte, maladie.

 

Lorsqu’on avait envie de quelque chose de doux, de simple, de croustillant, on disait: allons manger chez Guignard. J’aimerais vraiment le redire un jour. Et que ça soit chez lui de nouveau.

07/12/2014 11:40 | Lien permanent | Commentaires (0)

Tony Bennett

Il y a quelques années, un après-midi, j’étais dans un bar presque vide de Montreux. Au fond de la salle, il était là avec une jolie blonde qui était sa fille, dans un coin isolé et sombre. J’ai été le saluer, pour l’admiration et le principe: je voulais qu’il sache que même si personne ne faisait attention à lui, on l’avait reconnu.
 
Il a parfois souffert d’être un genre de numéro deux au pays des crooners. Sinatra avait pris tout seul l’entier du premier rang. Lui, il est le fils d’un gars de Calabre débarqué dans le Queens new-yorkais. Il a fait la guerre en France et en Allemagne, printemps 1945, ce qui a fait de lui un pacifiste.
Je résume. Au retour il s’est mis à chanter, un truc suave et profond, vibrato et douceur, inspiré par le saxophone de Getz ou le sens mélodique de Tatum. Il voulait surtout éviter d’imiter Frank, ce qui était une bonne idée. Frank l’admirait, c’était son chanteur préféré.
 
J’ai toujours aimé voir les grands du jazz sur des pubs. Je ressens cela comme une reconnaissance, une façon pour eux d’aller au-delà du public des initiés snobs et autres amoureux des caves enfumées: je me souviens d’Ella Fitzgerald vantant une marque de cassettes audio, de Ray Charles conduisant une voiture, de Cassandra Wilson et de sacs en cuir. Quand je l’ai vu, lui, faire irruption cette semaine avec Lady Gaga sur les affiches d’une marque d’habillement, H&M, je me suis dit qu’il s’agissait d’une sacrée aventure de vie que la sienne. D’avoir croisé Basie ou Bill Evans, puis quasi oublié, d’être revenu durant les années nonante, multipliant ensuite les duos avec les stars pop à la mode, de KD Lang à Amy Winehouse. Une façon de ne jamais se trahir, 17 Grammies, en se faisant aimer pourtant d’un public de gamins qui ne savent jamais dire son nom, ce vieux qui vibre du cœur et de l’âme ces chansons anciennes comme l’amour, avec sa gueule de Rital old school, cheveux gris, nœud papillon.
 
Alors quand vous croiserez cet homme de 88 ans en ville, sur les affiches, avec la Gaga à son bras, arrêtez-vous une seconde et fredonnez «The Summer of ‘42», «Nature Boy», «My Foolish Heart», n’importe quelle chanson bleue qui vous passera par la tête. C’est l’immense Anthony Dominick Benedetto, dit Tony Bennett, qui vous regarde en souriant.