03/05/2015 14:08 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Baltimore

Tu ne sais rien de Baltimore, Maryland, sans te souvenir du 19 avril 1861. C’est la guerre de Sécession, là-bas. Des émeutes éclatent. La ville portuaire, qui marque un carrefour important entre le Sud des Confédérés et les Nordistes, doit une partie de sa prospérité, à cette époque, aux marchés juteux du tabac et des esclaves. L’Etat du Maryland s’est pourtant allié au Nord et aux abolitionnistes. Mais pas Baltimore, qui a préféré se mettre du côté des Confédérés. Alors, ce jour de printemps d’il y a plus de 150 années, le sang est versé, des soldats, des civils, il y a des morts dans les rues. Et ce sang-là coule toujours, noir et rouge, black and white, une cicatrice de la colère des hommes et de leur liberté s’est jouée là. Tu ne sais rien de Baltimore sans savoir ainsi sa fatigue de cette histoire, et le temps de la gloire passée, désormais. Désindustrialisation, violence, criminalité en hausse. Et une population qui vire au black, passant de 23% des habitants en 1950 pour grimper à 46% vingt ans plus tard.
 
Tu ne sais rien non plus de Baltimore sans savoir sa chanson. En 1978, Nina Simone, l’immense et l’unique, la fureur et la noblesse, la prêtresse et la solitude, la chante en ouverture d’un disque trop chic, cordes entravant l’émotion. «Baltimore» parle de ce que la ville est demeurée jusqu’à Freddie Gray. Livrée sur un étrange arrangement reggae-pop, une mélancolie de prière. Par-dessus le kitsch, Nina, la voix comme une claque et une douleur. Tu ne sais rien de Baltimore, rien de l’enchaînement des absurdités et des violences policières, si tu n’écoutes pas la chanson. «Ain’t nowhere to run to», il n’y a nulle part ou s’enfuir. Nina, elle te le plante dans les oreilles: «And they hide their eyes, ‘cause the city’s dyin’, and they don’t know why», et ils cachent leurs yeux, parce que la ville se meurt, et qu’ils ne savent pas pourquoi. «Baltimore, man, it’s hard just to live», si dur de simplement vivre.
 
Les chansons disent toujours la vérité.

15/03/2015 10:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Roger de Diesbach, p’tit père

Il m’appelait comme ça: «p’tit père». P’tit père par-ci, p’tit père par là. Mais quand on était ensemble, en compagnie de ceux qui travaillaient avec lui, il disait «les enfants», ce qui semble à la fois paradoxal et plus juste. Car il était sans doute un peu paternaliste avec le jeune mouflet que j’étais. Il m’impressionnait. Je suis demeuré fier d’avoir été l’un de ses stagiaires. Je n’ai ni son charisme, ni son sens absolu du scoop, mais il m’a appris un peu de culot, d’impertinence dans la curiosité, c’est déjà pas mal. Il me trouvait vaguement insolent, me demandait de cultiver ça.
 
Cette semaine, ses archives ont été officiellement données, classées et désormais disponibles, aux Archives de l’Etat de Fribourg. Je ne sais pas trop à qui cela va servir, ces 27 mètres linéaires de documents qui disent surtout sa manière de faire, ses passions, les pays qu’il aimait. Mais j’ai trouvé important et merveilleux qu’un journaliste soit ainsi honoré, que son travail soit considéré comme quelque chose à préserver, à étudier. Alors je suis allé à la conférence de presse, pour y croiser aussi ses amis, son épouse, ses fils qui ne sont plus des enfants, mais des gars qui font deux fois ma taille et me croisaient tous les jours, il y a vingt-cinq ans.
 
Il était grand. Il avait à l’époque une sorte de charme entre patricien et baroudeur, une noblesse d’ancien militaire patinée par le goût de la terre et de la vérité. Il tournait autour de mon bureau de journaliste débutant, m’écoutait me planter en fumant
clope sur clope. Puis il rappelait mon interlocuteur en l’engueulant, ou plutôt en
feignant la colère, lui assénant qu’il devait me donner aussitôt les renseignements
demandés. Ça marchait. Le type s’écrasait au bout du fil. Et ça me foutait aussi la
honte, mais j’apprenais à chaque seconde.
Ensuite il est devenu rédacteur en chef de La Liberté, on se croisait de temps en temps, il s’inquiétait que tout aille bien, il s’énervait contre le «journalisme futile» et il m’appelait toujours «p’tit père», sa familiarité à lui. En 2009, il est mort. Je me suis souvenu de la fumée des cigarettes autour du bureau, je crois que l’âme des hommes comme lui doit ressembler à ce halo bleu. Je vous parlais un peu de Roger de Diesbach

25/01/2015 10:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Payer cash

Ça fait un peu Lacan facile, ce nom, Guignard, vous ne trouvez pas? Guigne, malchance, guigner, mauvais œil, tout ça.

J’y ai pensé, au moment de lire, cette semaine,
les avatars de l’éviction de Philippe Guignard, confiseur longtemps à succès, qui a été licencié avec femme et collaborateur de la société qui portait son nom.
 
Cela se termine avec des avocats. Ils vont se lancer à la figure certificats médicaux, irrégularités, dépressions ou burnout, justes motifs et toutes ces choses sordides. C’est toujours compliqué.

 

Mais, au moment où il est à terre, où il apparaît si perdu, je voudrais dire une admiration pour Philippe Guignard. Je l’ai croisé quelques fois dans la vie, comme cent mille d’entre vous, plutôt au temps de sa splendeur, quand il était dans la tribune du Lausanne-Sport et que tous lui mangeaient dans la main, ou dans ses restaurants de Vaulion (VD) ou de Lausanne.
C’était toujours bon, généreux.

 

Lui, il me faisait l’effet d’une cocotte-minute d’émotion et de résilience. Son air pottu, bourru, mais une drôle de tristesse, aussi, tout le temps, dans le regard d’artisan et d’homme dur au mal. Une résistance, sa façon d’essayer de garder les épreuves à distance, frère mort, tombé dans la drogue puis suicidé, maman suicidée. Il semblait au bord de la rupture et au bord de la tendresse: quelque chose chez lui cherche l’amour, les choses simples, une épouse,
un ami, un fils.

 

Il donnait l’impression de jouer au cador entrepreneur, le vieux truc de la revanche
à prendre, alors que c’est un pur affectif.

S’il pouvait donner ses croissants délicieux, il les donnerait. S’il pouvait offrir ses gâteaux, il les offrirait.

 

Bien sûr, c’est la vie des entreprises et de l’époque, la cruauté des glissades, les erreurs payées cash, c’est le cas de le dire. Il n’est pas le premier. Mais le vertige prend un peu, tout de même, à le voir ainsi se brûlant contre la lampe aux vanités, les commensaux d’hier qui feront volte-face, la solitude quand ça va mal, l’énergie qui manque, les communiqués, faire le tri entre colère, honte, maladie.

 

Lorsqu’on avait envie de quelque chose de doux, de simple, de croustillant, on disait: allons manger chez Guignard. J’aimerais vraiment le redire un jour. Et que ça soit chez lui de nouveau.