13/09/2015 11:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Come-back

L'idée que l’on n’est pas tout à fait mort. L’idée d’un retour, d’une grâce,
d’une répétition de l’enchantement. Une histoire qui ne se répète pas, non, mais qui revient dans la figure en version plus forte, plus lumineuse, nimbée de l’aventure antérieure et de sa chute, donc un effet boomerang et une rédemption possible, spectaculaire, pour soi et devant le monde.
 
C’est ça le come-back. C’est un moment de vie qui est la survie, au sens de plus que la vie, de par-dessus la vie, par-dessus le marché de la vie: encore. Un moment de survol du temps, aussi. Avant, après, maintenant, rassemblé dans leur révélation.
 
C’est Edmond Dantès qui revient en Monte-Cristo, le come-back est parfois une vengeance. C’est le premier retour de Michael Jordan aux Bulls: et il devient, alors seulement, le plus grand basketteur de tous les temps. C’est Paul Newman dans «La couleur de l’argent», quand il se prépare, dernière scène, à commencer sa partie de billard, qu’il dit: «I’m back», et que l’on a envie d’applaudir. C’est Agassi bouleversé à Roland-Garros en 1999. C’est le colonel Chabert. C’est Gordon Gekko qui reprend du service à Wall Street. Cassius Clay devenu Muhammad Ali, qui sidère en allant de nouveau au titre, dans la nuit de Kinshasa, 1974. C’est Annie Girardot qui pleure aux Césars. C’est «Gladiator» dans l’arène de Rome. C’est Henri Salvador, quand «Jardin d’hiver», soudain, dit le crépuscule d’un chanteur et renverse en même temps le regard sur lui.
 
On n’a pas fait mieux que le come-back comme ressort dramatique, romanesque, sportif, et comme lieu d’espérance des hommes. L’antienne de Scott Fitzgerald – il n’y a pas de deuxième acte dans la vie d’un Américain – est sans cesse démentie par l’idée si belle de la «seconde chance» qui, du «Vieux chalet» de l’abbé Bovet au Kipling de «If», magnifie partout l’idée de résister, de refaire, tenir et revenir au sommet.
 
Alors, quand il entrera sur le court, c’est à cela que son histoire fera penser. Dix-sept fois pouvant devenir, enfin et incroyablement, dix-huit. Le sentiment du déjà-vu qu’on pensait ne jamais revoir. S’il gagne, et qu’il regarde le ciel, ou qu’il tombe à genoux, qu’il explose de joie ou qu’il pleure, l’émotion sera celle de ce match remporté contre le temps et le crépuscule annoncé des héros: le come-back de Roger Federer.

28/06/2015 12:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Cool, une histoire

C'est parce que le mot est à toutes les sauces qu’il raconte quelque chose de nous. Cool: tout est cool, de nos jours, ce mot-valise sans fond, rempli par les injonctions publicitaires et marchandes, les attitudes trendy de la modernité, les idoles vintage, le langage des adolescents ou leurs dernières baskets blanches à la mode.
 
Jean-Marie Durand, journaliste aux Inrockuptibles vient d’en faire un livre formidable: «Le cool dans nos veines» (Ed. Robert Laffont) dépasse de loin l’histoire d’un mot pour s’échapper vers la réflexion sur la sensibilité d’une époque, et une philosophie de poche pour y trouver place.
Cool, ça veut dire quoi?: sexy, détaché, beau, éraflé un peu mais toujours fun, beau, glamour avec une pointe d’ironie. Alors cool, ça veut dire qui?: Steve McQueen ou Zach Galifianakis, Kate Moss ou le Dude des frères Coen, Ryan Gosling ou Pharrell aujourd’hui, Humphrey Bogart hier.
 
Cool, c’est donc une histoire. On attribue souvent l’origine du mot à Lester Young, saxophoniste à chapeau mou et aux mille mélancolies lentes dans la note bleue. Et puis, il y a ce disque, enregistré en 1949, mais publié seulement en 1957: «Birth of the cool», Miles Davis.
 
Miles n’était pas toujours si cool, au fond: énervé, tendu, prétentieux, génial aussi, évidemment. Il avait cependant saisi quelque chose du monde, une façon de s’y tenir tempo lent, l’âme un rien fissurée, avec juste le décentrage classe qui annonce le détachement, un spleen moderne, une archi-élégance tragique, celle de New York sous la pluie ou du coucher de soleil à Santa Monica.
 
Le talent du livre de Durand, c’est aussi le dépassement de la description d’une attitude et de ses évolutions pour aller ferrailler dans le temps présent: comment être cool, aujourd’hui, ne pas se contenter d’une sorte de nonchalance à la mode et d’une ironie confortable? Cool, ce peut être aussi le courage d’une solidarité neuve et d’utopies lucides et engagées. Cool, c’est vivre en n’étant pas complètement dupe des frénésies alentours. Cool: l’autre nom d’une révolte joyeuse.

03/05/2015 14:08 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Baltimore

Tu ne sais rien de Baltimore, Maryland, sans te souvenir du 19 avril 1861. C’est la guerre de Sécession, là-bas. Des émeutes éclatent. La ville portuaire, qui marque un carrefour important entre le Sud des Confédérés et les Nordistes, doit une partie de sa prospérité, à cette époque, aux marchés juteux du tabac et des esclaves. L’Etat du Maryland s’est pourtant allié au Nord et aux abolitionnistes. Mais pas Baltimore, qui a préféré se mettre du côté des Confédérés. Alors, ce jour de printemps d’il y a plus de 150 années, le sang est versé, des soldats, des civils, il y a des morts dans les rues. Et ce sang-là coule toujours, noir et rouge, black and white, une cicatrice de la colère des hommes et de leur liberté s’est jouée là. Tu ne sais rien de Baltimore sans savoir ainsi sa fatigue de cette histoire, et le temps de la gloire passée, désormais. Désindustrialisation, violence, criminalité en hausse. Et une population qui vire au black, passant de 23% des habitants en 1950 pour grimper à 46% vingt ans plus tard.
 
Tu ne sais rien non plus de Baltimore sans savoir sa chanson. En 1978, Nina Simone, l’immense et l’unique, la fureur et la noblesse, la prêtresse et la solitude, la chante en ouverture d’un disque trop chic, cordes entravant l’émotion. «Baltimore» parle de ce que la ville est demeurée jusqu’à Freddie Gray. Livrée sur un étrange arrangement reggae-pop, une mélancolie de prière. Par-dessus le kitsch, Nina, la voix comme une claque et une douleur. Tu ne sais rien de Baltimore, rien de l’enchaînement des absurdités et des violences policières, si tu n’écoutes pas la chanson. «Ain’t nowhere to run to», il n’y a nulle part ou s’enfuir. Nina, elle te le plante dans les oreilles: «And they hide their eyes, ‘cause the city’s dyin’, and they don’t know why», et ils cachent leurs yeux, parce que la ville se meurt, et qu’ils ne savent pas pourquoi. «Baltimore, man, it’s hard just to live», si dur de simplement vivre.
 
Les chansons disent toujours la vérité.