08/11/2015 10:39 | Lien permanent | Commentaires (0)

Delon

Plus les années passent, plus il se cache. On va dire une banalité: il n’aime pas vieillir. Ou plutôt, il existe en lui une nostalgie étrange qui associe à la fois l’âge d’or d’un cinéma des années soixante et septante, et sa propre existence. Quand il dit ce cinéma mort, il dit aussi qu’il est mort. Il y est passé 27 fois, sur l’écran. Il sait faire ça.
 
Il y a un côté jamais guéri chez lui.
 
Un truc de garçonnet, on le ressent très fort à le voir, même un instant. Sa façon de jouer les durs en y croyant assez intensément pour être un peu dur tout de même. Et en même temps, une générosité absolue, qui dit la même enfance, celle qui donne sans réfléchir, s’échappe: je l’ai vu se comporter en seigneur, aux petits soins, si la tendresse vient, un peu. Je l’ai vu simple, doux, en train de faire le joli cœur sur une terrasse d’hiver. Il était émouvant et vrai. Il fait moins le malin que vous ne pensez.
 
Il ne fait pas confiance à grand monde.
 
Il est misanthrope, méfiant, triste parfois. Un rien le griffe, il peut se sentir trahi pour un mot dit ou pas dit, un regard pas comme il l’aurait voulu ou rêvé. Il a toujours besoin d’être rassuré, qu’on ne le juge pas trop, et il vous teste en permanence, savoir si vous aimez tel ou tel film de lui, et pourquoi. Il y en a moins d’une dizaine qui compte vraiment dans sa vie, il les chérit comme les ardeurs d’anciennes amantes.
 
Un soir dans Paris, dans les coulisses au théâtre, il m’a montré la photo de Romy sur son lit de mort. Il a ce petit cliché toujours sur lui, dans son portefeuille. Et dans cette loge, il y avait aussi la robe qu’elle portait dans «Dommage qu’elle soit une p…», la pièce qu’ils avaient joué ensemble, en 1961, pour Visconti. Il n’oublie rien, il est souvent au bord des larmes.
 
Tous les clichés sur lui sont vrais: ombrageux, sauvage, entier, de droite, solitaire, et parfois il dit des énormités. Et tous les clichés sont aussi complètement faux.
 
Il a une face d’ombre, et une autre qui brille de miraculeuse lumière, cette beauté des frères jumeaux de «La Tulipe noire». C’est le film de lui que je préfère: la révolution, les ambitions, les veules et les héros, et l’amour. On s’est croisé un peu à cause de ce film, il y a quelques années, et depuis, il aime bien que je l’appelle Saint Preux, son personnage dans ce film. Ça le fait sourire. Il a 80 ans ce dimanche matin, il doit détester ça, mais je lui souhaite tout le soleil des légendes, à Alain Delon.

13/09/2015 11:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Come-back

L'idée que l’on n’est pas tout à fait mort. L’idée d’un retour, d’une grâce,
d’une répétition de l’enchantement. Une histoire qui ne se répète pas, non, mais qui revient dans la figure en version plus forte, plus lumineuse, nimbée de l’aventure antérieure et de sa chute, donc un effet boomerang et une rédemption possible, spectaculaire, pour soi et devant le monde.
 
C’est ça le come-back. C’est un moment de vie qui est la survie, au sens de plus que la vie, de par-dessus la vie, par-dessus le marché de la vie: encore. Un moment de survol du temps, aussi. Avant, après, maintenant, rassemblé dans leur révélation.
 
C’est Edmond Dantès qui revient en Monte-Cristo, le come-back est parfois une vengeance. C’est le premier retour de Michael Jordan aux Bulls: et il devient, alors seulement, le plus grand basketteur de tous les temps. C’est Paul Newman dans «La couleur de l’argent», quand il se prépare, dernière scène, à commencer sa partie de billard, qu’il dit: «I’m back», et que l’on a envie d’applaudir. C’est Agassi bouleversé à Roland-Garros en 1999. C’est le colonel Chabert. C’est Gordon Gekko qui reprend du service à Wall Street. Cassius Clay devenu Muhammad Ali, qui sidère en allant de nouveau au titre, dans la nuit de Kinshasa, 1974. C’est Annie Girardot qui pleure aux Césars. C’est «Gladiator» dans l’arène de Rome. C’est Henri Salvador, quand «Jardin d’hiver», soudain, dit le crépuscule d’un chanteur et renverse en même temps le regard sur lui.
 
On n’a pas fait mieux que le come-back comme ressort dramatique, romanesque, sportif, et comme lieu d’espérance des hommes. L’antienne de Scott Fitzgerald – il n’y a pas de deuxième acte dans la vie d’un Américain – est sans cesse démentie par l’idée si belle de la «seconde chance» qui, du «Vieux chalet» de l’abbé Bovet au Kipling de «If», magnifie partout l’idée de résister, de refaire, tenir et revenir au sommet.
 
Alors, quand il entrera sur le court, c’est à cela que son histoire fera penser. Dix-sept fois pouvant devenir, enfin et incroyablement, dix-huit. Le sentiment du déjà-vu qu’on pensait ne jamais revoir. S’il gagne, et qu’il regarde le ciel, ou qu’il tombe à genoux, qu’il explose de joie ou qu’il pleure, l’émotion sera celle de ce match remporté contre le temps et le crépuscule annoncé des héros: le come-back de Roger Federer.

28/06/2015 12:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Cool, une histoire

C'est parce que le mot est à toutes les sauces qu’il raconte quelque chose de nous. Cool: tout est cool, de nos jours, ce mot-valise sans fond, rempli par les injonctions publicitaires et marchandes, les attitudes trendy de la modernité, les idoles vintage, le langage des adolescents ou leurs dernières baskets blanches à la mode.
 
Jean-Marie Durand, journaliste aux Inrockuptibles vient d’en faire un livre formidable: «Le cool dans nos veines» (Ed. Robert Laffont) dépasse de loin l’histoire d’un mot pour s’échapper vers la réflexion sur la sensibilité d’une époque, et une philosophie de poche pour y trouver place.
Cool, ça veut dire quoi?: sexy, détaché, beau, éraflé un peu mais toujours fun, beau, glamour avec une pointe d’ironie. Alors cool, ça veut dire qui?: Steve McQueen ou Zach Galifianakis, Kate Moss ou le Dude des frères Coen, Ryan Gosling ou Pharrell aujourd’hui, Humphrey Bogart hier.
 
Cool, c’est donc une histoire. On attribue souvent l’origine du mot à Lester Young, saxophoniste à chapeau mou et aux mille mélancolies lentes dans la note bleue. Et puis, il y a ce disque, enregistré en 1949, mais publié seulement en 1957: «Birth of the cool», Miles Davis.
 
Miles n’était pas toujours si cool, au fond: énervé, tendu, prétentieux, génial aussi, évidemment. Il avait cependant saisi quelque chose du monde, une façon de s’y tenir tempo lent, l’âme un rien fissurée, avec juste le décentrage classe qui annonce le détachement, un spleen moderne, une archi-élégance tragique, celle de New York sous la pluie ou du coucher de soleil à Santa Monica.
 
Le talent du livre de Durand, c’est aussi le dépassement de la description d’une attitude et de ses évolutions pour aller ferrailler dans le temps présent: comment être cool, aujourd’hui, ne pas se contenter d’une sorte de nonchalance à la mode et d’une ironie confortable? Cool, ce peut être aussi le courage d’une solidarité neuve et d’utopies lucides et engagées. Cool, c’est vivre en n’étant pas complètement dupe des frénésies alentours. Cool: l’autre nom d’une révolte joyeuse.