25/01/2015 10:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Payer cash

Ça fait un peu Lacan facile, ce nom, Guignard, vous ne trouvez pas? Guigne, malchance, guigner, mauvais œil, tout ça.

J’y ai pensé, au moment de lire, cette semaine,
les avatars de l’éviction de Philippe Guignard, confiseur longtemps à succès, qui a été licencié avec femme et collaborateur de la société qui portait son nom.
 
Cela se termine avec des avocats. Ils vont se lancer à la figure certificats médicaux, irrégularités, dépressions ou burnout, justes motifs et toutes ces choses sordides. C’est toujours compliqué.

 

Mais, au moment où il est à terre, où il apparaît si perdu, je voudrais dire une admiration pour Philippe Guignard. Je l’ai croisé quelques fois dans la vie, comme cent mille d’entre vous, plutôt au temps de sa splendeur, quand il était dans la tribune du Lausanne-Sport et que tous lui mangeaient dans la main, ou dans ses restaurants de Vaulion (VD) ou de Lausanne.
C’était toujours bon, généreux.

 

Lui, il me faisait l’effet d’une cocotte-minute d’émotion et de résilience. Son air pottu, bourru, mais une drôle de tristesse, aussi, tout le temps, dans le regard d’artisan et d’homme dur au mal. Une résistance, sa façon d’essayer de garder les épreuves à distance, frère mort, tombé dans la drogue puis suicidé, maman suicidée. Il semblait au bord de la rupture et au bord de la tendresse: quelque chose chez lui cherche l’amour, les choses simples, une épouse,
un ami, un fils.

 

Il donnait l’impression de jouer au cador entrepreneur, le vieux truc de la revanche
à prendre, alors que c’est un pur affectif.

S’il pouvait donner ses croissants délicieux, il les donnerait. S’il pouvait offrir ses gâteaux, il les offrirait.

 

Bien sûr, c’est la vie des entreprises et de l’époque, la cruauté des glissades, les erreurs payées cash, c’est le cas de le dire. Il n’est pas le premier. Mais le vertige prend un peu, tout de même, à le voir ainsi se brûlant contre la lampe aux vanités, les commensaux d’hier qui feront volte-face, la solitude quand ça va mal, l’énergie qui manque, les communiqués, faire le tri entre colère, honte, maladie.

 

Lorsqu’on avait envie de quelque chose de doux, de simple, de croustillant, on disait: allons manger chez Guignard. J’aimerais vraiment le redire un jour. Et que ça soit chez lui de nouveau.

07/12/2014 11:40 | Lien permanent | Commentaires (0)

Tony Bennett

Il y a quelques années, un après-midi, j’étais dans un bar presque vide de Montreux. Au fond de la salle, il était là avec une jolie blonde qui était sa fille, dans un coin isolé et sombre. J’ai été le saluer, pour l’admiration et le principe: je voulais qu’il sache que même si personne ne faisait attention à lui, on l’avait reconnu.
 
Il a parfois souffert d’être un genre de numéro deux au pays des crooners. Sinatra avait pris tout seul l’entier du premier rang. Lui, il est le fils d’un gars de Calabre débarqué dans le Queens new-yorkais. Il a fait la guerre en France et en Allemagne, printemps 1945, ce qui a fait de lui un pacifiste.
Je résume. Au retour il s’est mis à chanter, un truc suave et profond, vibrato et douceur, inspiré par le saxophone de Getz ou le sens mélodique de Tatum. Il voulait surtout éviter d’imiter Frank, ce qui était une bonne idée. Frank l’admirait, c’était son chanteur préféré.
 
J’ai toujours aimé voir les grands du jazz sur des pubs. Je ressens cela comme une reconnaissance, une façon pour eux d’aller au-delà du public des initiés snobs et autres amoureux des caves enfumées: je me souviens d’Ella Fitzgerald vantant une marque de cassettes audio, de Ray Charles conduisant une voiture, de Cassandra Wilson et de sacs en cuir. Quand je l’ai vu, lui, faire irruption cette semaine avec Lady Gaga sur les affiches d’une marque d’habillement, H&M, je me suis dit qu’il s’agissait d’une sacrée aventure de vie que la sienne. D’avoir croisé Basie ou Bill Evans, puis quasi oublié, d’être revenu durant les années nonante, multipliant ensuite les duos avec les stars pop à la mode, de KD Lang à Amy Winehouse. Une façon de ne jamais se trahir, 17 Grammies, en se faisant aimer pourtant d’un public de gamins qui ne savent jamais dire son nom, ce vieux qui vibre du cœur et de l’âme ces chansons anciennes comme l’amour, avec sa gueule de Rital old school, cheveux gris, nœud papillon.
 
Alors quand vous croiserez cet homme de 88 ans en ville, sur les affiches, avec la Gaga à son bras, arrêtez-vous une seconde et fredonnez «The Summer of ‘42», «Nature Boy», «My Foolish Heart», n’importe quelle chanson bleue qui vous passera par la tête. C’est l’immense Anthony Dominick Benedetto, dit Tony Bennett, qui vous regarde en souriant.

19/10/2014 10:02 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

3 messages de Raoul

Ce n’est pas si inhabituel en Suisse de plaider l’incompétence des chefs. Les anciens administrateurs de Swissair, ou ceux de la défunte BVCréd, il y a 20 ans, avaient fait de même. Le banquier suisse Raoul Weil, ancien responsable de la gestion de fortune d’UBS (plus de 60 000 employés alors sous ses ordres) en est l’avatar contemporain. Il est en procès (lire page 36) en Floride, accusé d’avoir aidé de riches Américains à échapper au fisc de leur pays. Weil, en guise de défense, dit qu’il n’était pas au courant, que les malversations éventuelles se sont faites sans qu’il les approuve directement. C’est le premier message de Raoul Weil aux salariés de la Suisse et du monde: les chefs sont souvent des types pas toujours au parfum, ni responsables de ce qui se passe dans la boîte sous leur supposée autorité. Je trouve que c’est un message ambigu, celui de n’avoir été qu’une potiche mal informée, mais très bien payée pour cela.
 
Le deuxième message de Raoul Weil aux salariés, c’est celui qui consiste à décrédibiliser et abandonner tous ceux qui souhaitent aller vers la transparence et, osons le mot, l’honnêteté. Le cadre d’UBS qui vient ainsi de témoigner contre son ancien employeur l’a dit: il l’a fait notamment parce que tous, de la banque aux autorités helvétiques, l’ont froidement laissé tomber quand les ennuis ont commencé. Je trouve ce message irresponsable, celui de faire payer les pots cassés par ses subordonnés, et de jeter à la figure de tous, en l’occurrence, la déloyauté totale d’une entreprise à l’égard de ses employés.
 
Le troisième message de Raoul, c’est celui de ce procès, en Amérique et pas ailleurs. De beaux esprits fustigent, par ici, ces Etats-Unis qui en voudraient à la Suisse et à son argent. Je trouve que c’est pourtant un utile message politique. La Suisse devrait mener depuis longtemps ce type de procès elle-même. A propos, la retraite dorée de Marcel Ospel, elle se passe toujours aussi bien?