28/06/2015 12:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Cool, une histoire

C'est parce que le mot est à toutes les sauces qu’il raconte quelque chose de nous. Cool: tout est cool, de nos jours, ce mot-valise sans fond, rempli par les injonctions publicitaires et marchandes, les attitudes trendy de la modernité, les idoles vintage, le langage des adolescents ou leurs dernières baskets blanches à la mode.
 
Jean-Marie Durand, journaliste aux Inrockuptibles vient d’en faire un livre formidable: «Le cool dans nos veines» (Ed. Robert Laffont) dépasse de loin l’histoire d’un mot pour s’échapper vers la réflexion sur la sensibilité d’une époque, et une philosophie de poche pour y trouver place.
Cool, ça veut dire quoi?: sexy, détaché, beau, éraflé un peu mais toujours fun, beau, glamour avec une pointe d’ironie. Alors cool, ça veut dire qui?: Steve McQueen ou Zach Galifianakis, Kate Moss ou le Dude des frères Coen, Ryan Gosling ou Pharrell aujourd’hui, Humphrey Bogart hier.
 
Cool, c’est donc une histoire. On attribue souvent l’origine du mot à Lester Young, saxophoniste à chapeau mou et aux mille mélancolies lentes dans la note bleue. Et puis, il y a ce disque, enregistré en 1949, mais publié seulement en 1957: «Birth of the cool», Miles Davis.
 
Miles n’était pas toujours si cool, au fond: énervé, tendu, prétentieux, génial aussi, évidemment. Il avait cependant saisi quelque chose du monde, une façon de s’y tenir tempo lent, l’âme un rien fissurée, avec juste le décentrage classe qui annonce le détachement, un spleen moderne, une archi-élégance tragique, celle de New York sous la pluie ou du coucher de soleil à Santa Monica.
 
Le talent du livre de Durand, c’est aussi le dépassement de la description d’une attitude et de ses évolutions pour aller ferrailler dans le temps présent: comment être cool, aujourd’hui, ne pas se contenter d’une sorte de nonchalance à la mode et d’une ironie confortable? Cool, ce peut être aussi le courage d’une solidarité neuve et d’utopies lucides et engagées. Cool, c’est vivre en n’étant pas complètement dupe des frénésies alentours. Cool: l’autre nom d’une révolte joyeuse.

03/05/2015 14:08 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Baltimore

Tu ne sais rien de Baltimore, Maryland, sans te souvenir du 19 avril 1861. C’est la guerre de Sécession, là-bas. Des émeutes éclatent. La ville portuaire, qui marque un carrefour important entre le Sud des Confédérés et les Nordistes, doit une partie de sa prospérité, à cette époque, aux marchés juteux du tabac et des esclaves. L’Etat du Maryland s’est pourtant allié au Nord et aux abolitionnistes. Mais pas Baltimore, qui a préféré se mettre du côté des Confédérés. Alors, ce jour de printemps d’il y a plus de 150 années, le sang est versé, des soldats, des civils, il y a des morts dans les rues. Et ce sang-là coule toujours, noir et rouge, black and white, une cicatrice de la colère des hommes et de leur liberté s’est jouée là. Tu ne sais rien de Baltimore sans savoir ainsi sa fatigue de cette histoire, et le temps de la gloire passée, désormais. Désindustrialisation, violence, criminalité en hausse. Et une population qui vire au black, passant de 23% des habitants en 1950 pour grimper à 46% vingt ans plus tard.
 
Tu ne sais rien non plus de Baltimore sans savoir sa chanson. En 1978, Nina Simone, l’immense et l’unique, la fureur et la noblesse, la prêtresse et la solitude, la chante en ouverture d’un disque trop chic, cordes entravant l’émotion. «Baltimore» parle de ce que la ville est demeurée jusqu’à Freddie Gray. Livrée sur un étrange arrangement reggae-pop, une mélancolie de prière. Par-dessus le kitsch, Nina, la voix comme une claque et une douleur. Tu ne sais rien de Baltimore, rien de l’enchaînement des absurdités et des violences policières, si tu n’écoutes pas la chanson. «Ain’t nowhere to run to», il n’y a nulle part ou s’enfuir. Nina, elle te le plante dans les oreilles: «And they hide their eyes, ‘cause the city’s dyin’, and they don’t know why», et ils cachent leurs yeux, parce que la ville se meurt, et qu’ils ne savent pas pourquoi. «Baltimore, man, it’s hard just to live», si dur de simplement vivre.
 
Les chansons disent toujours la vérité.

15/03/2015 10:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Roger de Diesbach, p’tit père

Il m’appelait comme ça: «p’tit père». P’tit père par-ci, p’tit père par là. Mais quand on était ensemble, en compagnie de ceux qui travaillaient avec lui, il disait «les enfants», ce qui semble à la fois paradoxal et plus juste. Car il était sans doute un peu paternaliste avec le jeune mouflet que j’étais. Il m’impressionnait. Je suis demeuré fier d’avoir été l’un de ses stagiaires. Je n’ai ni son charisme, ni son sens absolu du scoop, mais il m’a appris un peu de culot, d’impertinence dans la curiosité, c’est déjà pas mal. Il me trouvait vaguement insolent, me demandait de cultiver ça.
 
Cette semaine, ses archives ont été officiellement données, classées et désormais disponibles, aux Archives de l’Etat de Fribourg. Je ne sais pas trop à qui cela va servir, ces 27 mètres linéaires de documents qui disent surtout sa manière de faire, ses passions, les pays qu’il aimait. Mais j’ai trouvé important et merveilleux qu’un journaliste soit ainsi honoré, que son travail soit considéré comme quelque chose à préserver, à étudier. Alors je suis allé à la conférence de presse, pour y croiser aussi ses amis, son épouse, ses fils qui ne sont plus des enfants, mais des gars qui font deux fois ma taille et me croisaient tous les jours, il y a vingt-cinq ans.
 
Il était grand. Il avait à l’époque une sorte de charme entre patricien et baroudeur, une noblesse d’ancien militaire patinée par le goût de la terre et de la vérité. Il tournait autour de mon bureau de journaliste débutant, m’écoutait me planter en fumant
clope sur clope. Puis il rappelait mon interlocuteur en l’engueulant, ou plutôt en
feignant la colère, lui assénant qu’il devait me donner aussitôt les renseignements
demandés. Ça marchait. Le type s’écrasait au bout du fil. Et ça me foutait aussi la
honte, mais j’apprenais à chaque seconde.
Ensuite il est devenu rédacteur en chef de La Liberté, on se croisait de temps en temps, il s’inquiétait que tout aille bien, il s’énervait contre le «journalisme futile» et il m’appelait toujours «p’tit père», sa familiarité à lui. En 2009, il est mort. Je me suis souvenu de la fumée des cigarettes autour du bureau, je crois que l’âme des hommes comme lui doit ressembler à ce halo bleu. Je vous parlais un peu de Roger de Diesbach