14/02/2016 10:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Pétition puis scandale

Les lobbies de sous-domaines culturels montent au créneau»: c’est ainsi, dans 24 heures, qu’Alexandre Barrelet, rédacteur en chef Culture de la RTS, a qualifié la pétition, munie déjà de près de 3000 signatures, qui proteste afin qu’un rendez-vous quotidien de jazz perdure sur Espace 2. «Sous-domaine culturel», il a dit: et pourquoi pas art dégénéré ou musique de nègre, pendant qu’il y était?
 
«Le jazz doit être une musique sérieuse puisque tant de gens sont morts pour elle», soupirait Dizzy (je laisserai Alexandre Barrelet se renseigner sur ce Monsieur Dizzy…). Et je ne voulais pas me mêler de cette histoire. J’ai l’amour du jazz tatoué sur le corps, des amis chez les pétitionnaires. Mais ce qui a été proféré là est impardonnable. Cela ne traduit pas seulement la condescendance ou la suffisance. Mais une inquiétante incompétence à comprendre l’époque, et même la région. Aucun musicien, au XXe siècle, n’a laissé autant de partitions que Duke (je laisserai Alexandre Barrelet, etc.). Traiter le jazz de «sous-domaine», en vertu de l’histoire, de l’importance, de l’influence, est écœurant. Sans jazz, au hasard, pas d’Aznavour, de Gershwin, de Benjamin Biolay et même pas une note du dernier Bowie.
 
«Ils ne savent jouer que ce qui est écrit», lâchait Miles (je laisserai Alexandre Barrelet, etc.) en parlant des musiciens classiques et archisubventionnés, est-on tenté d’ajouter pour le fonctionnaire cadre de la radio d’Etat. Et de lui rappeler que le seul et unique festival suisse de niveau mondial s’appelle le Montreux Jazz Festival (on laissera Barrelet, etc.), qu’il fête cette année sa 50e édition (soulignons la veulerie de penser à supprimer le jazz des grilles en cette année anniversaire…), attire 200 000 personnes par été, et est demeuré bien plus décisif, vivant et réputé que ne le sont, par exemple, les rendez-vous classiques de
Lucerne ou le Septembre musical. Ajoutons enfin que le nombre de musiciens suisses au talent reconnu (Lang, Lindemann, Gruntz, Truffaz, cent autres…) qui sont nés au jazz par ici est sidérant en regard de la population. Voilà le pourquoi de cette juste pétition, qu’Alexandre Barrelet aura eu le mérite, en une phrase grotesque, de transformer désormais en scandale.

08/11/2015 10:39 | Lien permanent | Commentaires (0)

Delon

Plus les années passent, plus il se cache. On va dire une banalité: il n’aime pas vieillir. Ou plutôt, il existe en lui une nostalgie étrange qui associe à la fois l’âge d’or d’un cinéma des années soixante et septante, et sa propre existence. Quand il dit ce cinéma mort, il dit aussi qu’il est mort. Il y est passé 27 fois, sur l’écran. Il sait faire ça.
 
Il y a un côté jamais guéri chez lui.
 
Un truc de garçonnet, on le ressent très fort à le voir, même un instant. Sa façon de jouer les durs en y croyant assez intensément pour être un peu dur tout de même. Et en même temps, une générosité absolue, qui dit la même enfance, celle qui donne sans réfléchir, s’échappe: je l’ai vu se comporter en seigneur, aux petits soins, si la tendresse vient, un peu. Je l’ai vu simple, doux, en train de faire le joli cœur sur une terrasse d’hiver. Il était émouvant et vrai. Il fait moins le malin que vous ne pensez.
 
Il ne fait pas confiance à grand monde.
 
Il est misanthrope, méfiant, triste parfois. Un rien le griffe, il peut se sentir trahi pour un mot dit ou pas dit, un regard pas comme il l’aurait voulu ou rêvé. Il a toujours besoin d’être rassuré, qu’on ne le juge pas trop, et il vous teste en permanence, savoir si vous aimez tel ou tel film de lui, et pourquoi. Il y en a moins d’une dizaine qui compte vraiment dans sa vie, il les chérit comme les ardeurs d’anciennes amantes.
 
Un soir dans Paris, dans les coulisses au théâtre, il m’a montré la photo de Romy sur son lit de mort. Il a ce petit cliché toujours sur lui, dans son portefeuille. Et dans cette loge, il y avait aussi la robe qu’elle portait dans «Dommage qu’elle soit une p…», la pièce qu’ils avaient joué ensemble, en 1961, pour Visconti. Il n’oublie rien, il est souvent au bord des larmes.
 
Tous les clichés sur lui sont vrais: ombrageux, sauvage, entier, de droite, solitaire, et parfois il dit des énormités. Et tous les clichés sont aussi complètement faux.
 
Il a une face d’ombre, et une autre qui brille de miraculeuse lumière, cette beauté des frères jumeaux de «La Tulipe noire». C’est le film de lui que je préfère: la révolution, les ambitions, les veules et les héros, et l’amour. On s’est croisé un peu à cause de ce film, il y a quelques années, et depuis, il aime bien que je l’appelle Saint Preux, son personnage dans ce film. Ça le fait sourire. Il a 80 ans ce dimanche matin, il doit détester ça, mais je lui souhaite tout le soleil des légendes, à Alain Delon.

13/09/2015 11:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Come-back

L'idée que l’on n’est pas tout à fait mort. L’idée d’un retour, d’une grâce,
d’une répétition de l’enchantement. Une histoire qui ne se répète pas, non, mais qui revient dans la figure en version plus forte, plus lumineuse, nimbée de l’aventure antérieure et de sa chute, donc un effet boomerang et une rédemption possible, spectaculaire, pour soi et devant le monde.
 
C’est ça le come-back. C’est un moment de vie qui est la survie, au sens de plus que la vie, de par-dessus la vie, par-dessus le marché de la vie: encore. Un moment de survol du temps, aussi. Avant, après, maintenant, rassemblé dans leur révélation.
 
C’est Edmond Dantès qui revient en Monte-Cristo, le come-back est parfois une vengeance. C’est le premier retour de Michael Jordan aux Bulls: et il devient, alors seulement, le plus grand basketteur de tous les temps. C’est Paul Newman dans «La couleur de l’argent», quand il se prépare, dernière scène, à commencer sa partie de billard, qu’il dit: «I’m back», et que l’on a envie d’applaudir. C’est Agassi bouleversé à Roland-Garros en 1999. C’est le colonel Chabert. C’est Gordon Gekko qui reprend du service à Wall Street. Cassius Clay devenu Muhammad Ali, qui sidère en allant de nouveau au titre, dans la nuit de Kinshasa, 1974. C’est Annie Girardot qui pleure aux Césars. C’est «Gladiator» dans l’arène de Rome. C’est Henri Salvador, quand «Jardin d’hiver», soudain, dit le crépuscule d’un chanteur et renverse en même temps le regard sur lui.
 
On n’a pas fait mieux que le come-back comme ressort dramatique, romanesque, sportif, et comme lieu d’espérance des hommes. L’antienne de Scott Fitzgerald – il n’y a pas de deuxième acte dans la vie d’un Américain – est sans cesse démentie par l’idée si belle de la «seconde chance» qui, du «Vieux chalet» de l’abbé Bovet au Kipling de «If», magnifie partout l’idée de résister, de refaire, tenir et revenir au sommet.
 
Alors, quand il entrera sur le court, c’est à cela que son histoire fera penser. Dix-sept fois pouvant devenir, enfin et incroyablement, dix-huit. Le sentiment du déjà-vu qu’on pensait ne jamais revoir. S’il gagne, et qu’il regarde le ciel, ou qu’il tombe à genoux, qu’il explose de joie ou qu’il pleure, l’émotion sera celle de ce match remporté contre le temps et le crépuscule annoncé des héros: le come-back de Roger Federer.