11/03/2018 11:20 | Lien permanent | Commentaires (0)

Passer l’éponge

Au fond, le plus éprouvant, c’est d’imaginer que la méthode Trump pourrait avoir marché, avec cette annonce de rencontre possible entre le président américain et le dirigeant nord-coréen. Enfin, ce qui semble une méthode: cette façade de fermeté, de rodomontades bombes atomiques à la main, d’insultes répondant à d’autres insultes, «petit gros» contre «gâteux psychopathe». J’ai comme beaucoup d’entre vous tellement envie d’être conforté dans l’idée que Donald Trump est un président catastrophique. Ça m’embête un peu qu’il trouve dès lors le moyen de «renouer le dialogue», comme on dit. Encore un peu, deux rigolades sympas entre Trump et Kim Jong-un en zone démilitarisée, et ils vont gagner le Prix Nobel de la paix, vous vous rendez compte?

Je crois aussi que l’idée de la réconciliation n’a jamais été une question simple, que ce soit dans les relations internationales ou entre amis, amants, collègues, etc. À quel moment faut-il «tendre une perche» ou «faire un geste»? Est-ce que le temps efface les haines recuites, ou se contente-t-il de couvrir d’un peu de cendres des braises brûlantes, dont la violence reste éternelle? «La seule utilité des enterrements, c’est de nous permettre de nous réconcilier avec nos ennemis», ricanait Cioran.

Dis-moi avec qui tu es brouillé, je te dirai qui tu es, ai-je ainsi parfois bêtement pensé. Car il y a une fierté parfaitement infantile à ne plus adresser la parole à quelqu’un, à lui battre froid, à lui faire comprendre qu’il a disparu de vos radars. J’ai souvent eu peur de me faire avoir, en me réconciliant, je crois. Soit parce que j’étais convaincu d’avoir aveuglément raison, et que c’était évidemment à l’autre de faire quelque chose pour mettre fin à ladite brouille. Soit, au contraire, parce que j’avais sans doute tort, et qu’il devient assez vite ennuyeux de le reconnaître en tendant le fameux rameau d’olivier. Je vous passe les cas entre-deux, ou ceux qui n’ont plus d’importance: ce sont les plus nombreux. Résultat, s’accumulent dans la vie mille vieilles histoires, des non-dits, plein de trucs pas réglés, en suspens. Mais je ne crois plus vraiment que toutes ces brouilles aient été utiles, désormais. Elles m’ont juste fatigué. Dis-moi avec qui tu te réconcilies, je te dirai qui tu es: cela pourrait ressembler à un programme plus heureux.

11/12/2016 10:29 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Fou

J’éprouve une sorte de compassion pour Kanye West, rappeur d’Amérique. Parce que j’ai depuis des années l’étrange impression qu’on ne comprend pas très bien son grain de folie. Folie au sens presque médical du terme, mais qui passe si mal chez un seigneur du divertissement contemporain.
 
Ce que je veux dire, en cette époque du tout psychologique, c’est que l’on peine à admettre la dinguerie d’un créateur d’aujourd’hui, alors que l’histoire est pleine d’artistes dingues. Le génie de Camille Claudel a fini à l’asile. Celui d’Antonin Artaud aussi. Van Gogh, ça rigolait pas. Jean-Jacques Rousseau souffrait de délire de persécution, ce qui en fait un frère de Kanye, qui pense que Jay Z, autre géant rap, veut envoyer des tueurs à ses trousses. Robert Schumann réclamait d’être flanqué à l’asile. Lou Reed est passé aux électrochocs (une idée de ses parents, qui voulaient «soigner» ses penchants homosexuels). William Styron a considéré son passage à l’hôpital psychiatrique comme un moment décisif de sa vie. La liste des artistes un peu ou beaucoup «fou» est infinie.
 
Je ne suis pas en train de dire qu’il suffit, à l’inverse, d’avoir quelques problèmes psy ou une dépression pour être aussitôt supposé être un artiste immense. Mais je crois à une vulnérabilité, à une sorte de mise en danger de beaucoup de ceux qui font métier d’art. Un peu comme en amour: il s’agit d’enlever des couches, vouloir émouvoir l’autre passant par se laisser toucher soi-même par l’émotion forte. Et ce n’est pas toujours simple, gérable facilement, aujourd’hui comme hier: l’artiste s’expose, au sens littéral.
 
Fin novembre, Kanye West a disparu quelques jours dans un hôpital où on l’avait emmené de force, après qu’il a perdu les pédales, on ne sait pas bien pourquoi: fatigue, parano, problèmes conjugaux avec Kim Kardashian mal remise de s’être fait braquer à Paris, etc. Mais ce qui m’a gêné, c’est que cet homme délirant, ce soit juste du people, du ricanement alentour, genre Kanye est cette fois vraiment à l’Ouest, que c’est drôle. C’est seulement un grand artiste, peut-être le plus innovant et seul de l’histoire du hip-hop. Les nominations pour les Grammy, les Oscars de la musique, sont tombées cette semaine. Il est cité dans huit catégories, parce que «The Life of Pablo», son dernier album, est fou, et génial.

 

23/10/2016 10:01 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Le jeune pop

Je crois que ce sont les affiches, un peu partout dans nos rues, qui m’ont attrapé. «The Young Pope». On y regarde Jude Law en pape. Il est sublime, porte une soutane blanche magnifique et décorée, et il s’agit de la publicité pour une série télé, réalisée pour Canal Plus et HBO par un des plus immenses cinéastes de notre temps, Paolo Sorrentino.
 
Je crois que je me suis d’abord dit que le pape, à l’écran, avait toujours été une affaire compliquée: complot et compromissions sans cesse. «Les souliers de saint Pierre», en 1968, avec l’intuition d’un pape venu de l’Est. «Le Parrain III», en 1990, avec l’idée de la rencontre entre mafia et Vatican. «Amen», en 2002, avec le courage d’affronter les lâchetés et turpitudes de Pie XII. «Habemus Papam», en 2011, avec la trouvaille du pape en crise de panique. Il y a même un biopic, «Pape François», qui vient de sortir, et j’en oublie sûrement.
 
Je ne crois pas que «The Young Pope», cette série, fasse exception sur ce point: le Vatican est un nid de secrets et une mer de complots, on nous le fait comprendre dès la bande-annonce. Et ceux qui ont eu la chance de regarder quelques épisodes ne tarissent pas d’éloges sur la qualité de l’affaire, la beauté et l’intelligence de la mise en scène de Sorrentino, racontant l’histoire autour de ce jeune pape américain, premier du genre, et qui choisit de prendre pour nom Pie XIII.
 
Il fume des cigarettes. Il a un corps fait pour la séduction des corps et pas seulement des âmes. Il entend mener une révolution qui n’est pas celle pour laquelle on l’a élu.
 
Il dit s’inspirer d’artistes reclus, citant ceux qui firent ou font bouger le monde en le fuyant: Salinger, Kubrick, Banksy ou… Daft Punk. Surtout, c’est l’incroyable culot de cette série: il est si jeune et il est si beau, alors que le Vatican décline depuis des siècles la sagesse comme étant forcément l’enfant du grand âge.
 
Je ne sais pas si un pape doit être ainsi à la mode. D’une certaine manière, le populaire François l’est furieusement, d’ailleurs. Mais dans ce XXIe siècle qui devait être religieux, selon le mot de Malraux, se dégage peu à peu la révélation, au cinéma comme dans l’actualité, d’un monde qui n’est guère celui de la spiritualité religieuse, mais qui se définit autour de la religion – quelle qu’elle soit – et de sa violence, ce qui n’est pas du tout la même chose. Voilà ce qui interroge, regardant l’affiche pieusement publicitaire du jeune pape devenu jeune pop.