01/04/2018 11:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

Sarko

Ce n’est pas tous les jours qu’un ancien président est quasi accusé d’avoir mené une guerre en Afrique pour cacher une histoire d’argent ou de financement occulte. Mais à quel moment le voir se débattre a-t-il cessé d’être intéressant? Peut-être était-ce l’autre soir, au «20 heures» de TF1, quand il en remettait encore et encore dans cette énergie énervée, folle, pleine de tics, le corps qui hoquette, résiste, comme un acteur qui refait son vieux truc en pensant que ça va peut-être passer, une dernière fois. Bettencourt ou Bismuth, Clearstream ou Kadhafi, victime, accusé, mis en examen, corrupteur ou corrompu, il y a un moment ou l’on a perdu le fil avec lui, dans une sorte d’effet d’accumulation sans fin, voitures dans la nuit, engouffrements successifs et sans commentaire. Que ce soit de l’acharnement ou pas, c’est le signe ultime qu’il ne compte plus, il n’inquiète plus.

J’ai regardé longtemps l’agacement qu’il provoquait chez beaucoup de monde, et d’abord dans les rédactions. Plutôt, j’ai adoré le passage de la nouveauté – après tout, son élection de 2007 était porteuse d’une certaine force, d’envies de bousculer – à celui de l’engluement lent dans les affaires, les tensions publiques ou privées. Les seules ressemblances, dans toutes nos histoires humaines, sont celles qui racontent la chute et la sienne partait de haut, avec ce sentiment que celui qui voulait tout casser devenait l’homme brisé. C’est même là qu’il demeure émouvant, j’écris cela sans ironie. L’impression que cette toute-puissance presque animale qu’il dégageait, au début, s’est muée en une plaisanterie triste, avec in petto devant sa télé, ce peuple riant de lui, de ses dénégations au courroucement surjoué, de ses invectives, de son côté «rira bien qui rira le dernier». On peut toujours tout imaginer, en politique. Alors, pourquoi pas son retour et sa vengeance façon «Comte de Monte-Cristo»? Dumas s’était inspiré d’une histoire vraie, après tout.

Tout était peut-être joué d’avance dès le Fouquet’s, la première nuit, celle de l’élection. Celle de l’attente de la seule personne dont il voulait se faire aimer. La solitude au pinacle, alors que s’offre le trône. L’horreur sentimentale. Les fauves politiques sont des malades affectifs, tous les psys vous le diront. Ils sont dans une relation amoureuse avec leurs électeurs, mais d’abord avec celle ou celui qui leur tient la main. Bien sûr, il y eut Carla en trophée, compensation miraculeuse, épatant pansement sur l’âme. Mais je crois que Nicolas Sarkozy n’a jamais compris pourquoi Cécilia l’avait abandonné, et que son rendez-vous avec l’histoire a échoué à cette seconde-là.

11/03/2018 11:20 | Lien permanent | Commentaires (0)

Passer l’éponge

Au fond, le plus éprouvant, c’est d’imaginer que la méthode Trump pourrait avoir marché, avec cette annonce de rencontre possible entre le président américain et le dirigeant nord-coréen. Enfin, ce qui semble une méthode: cette façade de fermeté, de rodomontades bombes atomiques à la main, d’insultes répondant à d’autres insultes, «petit gros» contre «gâteux psychopathe». J’ai comme beaucoup d’entre vous tellement envie d’être conforté dans l’idée que Donald Trump est un président catastrophique. Ça m’embête un peu qu’il trouve dès lors le moyen de «renouer le dialogue», comme on dit. Encore un peu, deux rigolades sympas entre Trump et Kim Jong-un en zone démilitarisée, et ils vont gagner le Prix Nobel de la paix, vous vous rendez compte?

Je crois aussi que l’idée de la réconciliation n’a jamais été une question simple, que ce soit dans les relations internationales ou entre amis, amants, collègues, etc. À quel moment faut-il «tendre une perche» ou «faire un geste»? Est-ce que le temps efface les haines recuites, ou se contente-t-il de couvrir d’un peu de cendres des braises brûlantes, dont la violence reste éternelle? «La seule utilité des enterrements, c’est de nous permettre de nous réconcilier avec nos ennemis», ricanait Cioran.

Dis-moi avec qui tu es brouillé, je te dirai qui tu es, ai-je ainsi parfois bêtement pensé. Car il y a une fierté parfaitement infantile à ne plus adresser la parole à quelqu’un, à lui battre froid, à lui faire comprendre qu’il a disparu de vos radars. J’ai souvent eu peur de me faire avoir, en me réconciliant, je crois. Soit parce que j’étais convaincu d’avoir aveuglément raison, et que c’était évidemment à l’autre de faire quelque chose pour mettre fin à ladite brouille. Soit, au contraire, parce que j’avais sans doute tort, et qu’il devient assez vite ennuyeux de le reconnaître en tendant le fameux rameau d’olivier. Je vous passe les cas entre-deux, ou ceux qui n’ont plus d’importance: ce sont les plus nombreux. Résultat, s’accumulent dans la vie mille vieilles histoires, des non-dits, plein de trucs pas réglés, en suspens. Mais je ne crois plus vraiment que toutes ces brouilles aient été utiles, désormais. Elles m’ont juste fatigué. Dis-moi avec qui tu te réconcilies, je te dirai qui tu es: cela pourrait ressembler à un programme plus heureux.

11/12/2016 10:29 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Fou

J’éprouve une sorte de compassion pour Kanye West, rappeur d’Amérique. Parce que j’ai depuis des années l’étrange impression qu’on ne comprend pas très bien son grain de folie. Folie au sens presque médical du terme, mais qui passe si mal chez un seigneur du divertissement contemporain.
 
Ce que je veux dire, en cette époque du tout psychologique, c’est que l’on peine à admettre la dinguerie d’un créateur d’aujourd’hui, alors que l’histoire est pleine d’artistes dingues. Le génie de Camille Claudel a fini à l’asile. Celui d’Antonin Artaud aussi. Van Gogh, ça rigolait pas. Jean-Jacques Rousseau souffrait de délire de persécution, ce qui en fait un frère de Kanye, qui pense que Jay Z, autre géant rap, veut envoyer des tueurs à ses trousses. Robert Schumann réclamait d’être flanqué à l’asile. Lou Reed est passé aux électrochocs (une idée de ses parents, qui voulaient «soigner» ses penchants homosexuels). William Styron a considéré son passage à l’hôpital psychiatrique comme un moment décisif de sa vie. La liste des artistes un peu ou beaucoup «fou» est infinie.
 
Je ne suis pas en train de dire qu’il suffit, à l’inverse, d’avoir quelques problèmes psy ou une dépression pour être aussitôt supposé être un artiste immense. Mais je crois à une vulnérabilité, à une sorte de mise en danger de beaucoup de ceux qui font métier d’art. Un peu comme en amour: il s’agit d’enlever des couches, vouloir émouvoir l’autre passant par se laisser toucher soi-même par l’émotion forte. Et ce n’est pas toujours simple, gérable facilement, aujourd’hui comme hier: l’artiste s’expose, au sens littéral.
 
Fin novembre, Kanye West a disparu quelques jours dans un hôpital où on l’avait emmené de force, après qu’il a perdu les pédales, on ne sait pas bien pourquoi: fatigue, parano, problèmes conjugaux avec Kim Kardashian mal remise de s’être fait braquer à Paris, etc. Mais ce qui m’a gêné, c’est que cet homme délirant, ce soit juste du people, du ricanement alentour, genre Kanye est cette fois vraiment à l’Ouest, que c’est drôle. C’est seulement un grand artiste, peut-être le plus innovant et seul de l’histoire du hip-hop. Les nominations pour les Grammy, les Oscars de la musique, sont tombées cette semaine. Il est cité dans huit catégories, parce que «The Life of Pablo», son dernier album, est fou, et génial.