15/04/2018 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Brel, Arnaud

Parfois, peut-être même toujours, en écrivant sur les autres, on écrit sur soi. J’ai souvent pensé cela, en lisant Arnaud Bédat. C’est un journaliste aventurier, longtemps acéré spécialiste du fait divers: on n’explore bien la face sombre des victimes ou criminels qu’en ayant soi-même un côté pile. Et celui d’Arnaud, personnage «hénaurme» et jurasso-rabelaisien, est suffisamment haut en couleur pour avoir provoqué des gorges chaudes dans toutes les rédactions où j’ai eu la chance d’écrire. On s’y repassait sans fin les anecdotes au sujet d’Arnaud, bons coups, histoires de virées sans fin, méthodes d’enquêtes parfois limites, mais qui sont aussi le sel le plus goûteux du genre, histoires terribles de notes de frais aussi terribles, les voyages et dangers, les vrais espions ou fausses vierges croisés de par le monde, souvent très loin, les verres dans la nuit et quelques scandales qui font rire désormais. J’ai même été son chef, quelque temps, et j’ai adoré me le coltiner: il n’y a pas d’autre mot, avec lui.

Arnaud Bédat a un génie à lui, une folie qui semble toujours cacher aussi de la poésie et même une certaine douleur secrète, qui paraît l’encombrer et qu’il cache dans le tonitruant du rire, la malice du regard, et l’envie de décoller, au sens littéral, vers le prochain sujet. Il n’y a plus beaucoup de gens comme lui, dans les rédactions. Trop dangereux, trop fatigant à «gérer», comme disent les gars des ressources humaines. Alors, ces dernières années, entre deux enquêtes ou témoignages par ici, il s’est mis à écrire des livres. Sur le pape François, d’abord, par deux fois, et cela était presque troublant de constater le grand pécheur qu’il est en train d’admirer avec autant de force et d’intérêt sincère l’Argentin berger des âmes.

Là, avec l’aviateur vaudois Jean Liardon, il publie «Voir un ami voler» (Plon), récit étonnant racontant les dix dernières années de Jacques Brel, passées entre avions et Liardon: ce dernier, devenu son ami, apprit à Brel à piloter mieux, de Cointrin aux Marquises. Lisant cela, ces mille anecdotes drôles ou tragiques, vols dans les nuages et les orages de la vie, puis cette mort qui rôde si vite et se referme sur Brel dans un hôtel de Genève, j’ai retrouvé encore le sens du détail, de l’inédit, de «l’exclusif» qui est la marque d’Arnaud. Mais je me suis encore dit qu’en se lançant aux trousses du Grand Jacques, de ses coups de gueule, de son urgence à vivre et à trouver enfin son île, Arnaud Bédat fouraillait et interrogeait encore son propre cœur: c’est pourquoi son livre émeut comme une chanson tendre, et parle tellement de lui.

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