15/03/2015

Roger de Diesbach, p’tit père

Il m’appelait comme ça: «p’tit père». P’tit père par-ci, p’tit père par là. Mais quand on était ensemble, en compagnie de ceux qui travaillaient avec lui, il disait «les enfants», ce qui semble à la fois paradoxal et plus juste. Car il était sans doute un peu paternaliste avec le jeune mouflet que j’étais. Il m’impressionnait. Je suis demeuré fier d’avoir été l’un de ses stagiaires. Je n’ai ni son charisme, ni son sens absolu du scoop, mais il m’a appris un peu de culot, d’impertinence dans la curiosité, c’est déjà pas mal. Il me trouvait vaguement insolent, me demandait de cultiver ça.
 
Cette semaine, ses archives ont été officiellement données, classées et désormais disponibles, aux Archives de l’Etat de Fribourg. Je ne sais pas trop à qui cela va servir, ces 27 mètres linéaires de documents qui disent surtout sa manière de faire, ses passions, les pays qu’il aimait. Mais j’ai trouvé important et merveilleux qu’un journaliste soit ainsi honoré, que son travail soit considéré comme quelque chose à préserver, à étudier. Alors je suis allé à la conférence de presse, pour y croiser aussi ses amis, son épouse, ses fils qui ne sont plus des enfants, mais des gars qui font deux fois ma taille et me croisaient tous les jours, il y a vingt-cinq ans.
 
Il était grand. Il avait à l’époque une sorte de charme entre patricien et baroudeur, une noblesse d’ancien militaire patinée par le goût de la terre et de la vérité. Il tournait autour de mon bureau de journaliste débutant, m’écoutait me planter en fumant
clope sur clope. Puis il rappelait mon interlocuteur en l’engueulant, ou plutôt en
feignant la colère, lui assénant qu’il devait me donner aussitôt les renseignements
demandés. Ça marchait. Le type s’écrasait au bout du fil. Et ça me foutait aussi la
honte, mais j’apprenais à chaque seconde.
Ensuite il est devenu rédacteur en chef de La Liberté, on se croisait de temps en temps, il s’inquiétait que tout aille bien, il s’énervait contre le «journalisme futile» et il m’appelait toujours «p’tit père», sa familiarité à lui. En 2009, il est mort. Je me suis souvenu de la fumée des cigarettes autour du bureau, je crois que l’âme des hommes comme lui doit ressembler à ce halo bleu. Je vous parlais un peu de Roger de Diesbach

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