07/12/2014

Tony Bennett

Il y a quelques années, un après-midi, j’étais dans un bar presque vide de Montreux. Au fond de la salle, il était là avec une jolie blonde qui était sa fille, dans un coin isolé et sombre. J’ai été le saluer, pour l’admiration et le principe: je voulais qu’il sache que même si personne ne faisait attention à lui, on l’avait reconnu.
 
Il a parfois souffert d’être un genre de numéro deux au pays des crooners. Sinatra avait pris tout seul l’entier du premier rang. Lui, il est le fils d’un gars de Calabre débarqué dans le Queens new-yorkais. Il a fait la guerre en France et en Allemagne, printemps 1945, ce qui a fait de lui un pacifiste.
Je résume. Au retour il s’est mis à chanter, un truc suave et profond, vibrato et douceur, inspiré par le saxophone de Getz ou le sens mélodique de Tatum. Il voulait surtout éviter d’imiter Frank, ce qui était une bonne idée. Frank l’admirait, c’était son chanteur préféré.
 
J’ai toujours aimé voir les grands du jazz sur des pubs. Je ressens cela comme une reconnaissance, une façon pour eux d’aller au-delà du public des initiés snobs et autres amoureux des caves enfumées: je me souviens d’Ella Fitzgerald vantant une marque de cassettes audio, de Ray Charles conduisant une voiture, de Cassandra Wilson et de sacs en cuir. Quand je l’ai vu, lui, faire irruption cette semaine avec Lady Gaga sur les affiches d’une marque d’habillement, H&M, je me suis dit qu’il s’agissait d’une sacrée aventure de vie que la sienne. D’avoir croisé Basie ou Bill Evans, puis quasi oublié, d’être revenu durant les années nonante, multipliant ensuite les duos avec les stars pop à la mode, de KD Lang à Amy Winehouse. Une façon de ne jamais se trahir, 17 Grammies, en se faisant aimer pourtant d’un public de gamins qui ne savent jamais dire son nom, ce vieux qui vibre du cœur et de l’âme ces chansons anciennes comme l’amour, avec sa gueule de Rital old school, cheveux gris, nœud papillon.
 
Alors quand vous croiserez cet homme de 88 ans en ville, sur les affiches, avec la Gaga à son bras, arrêtez-vous une seconde et fredonnez «The Summer of ‘42», «Nature Boy», «My Foolish Heart», n’importe quelle chanson bleue qui vous passera par la tête. C’est l’immense Anthony Dominick Benedetto, dit Tony Bennett, qui vous regarde en souriant.