19/10/2014

3 messages de Raoul

Ce n’est pas si inhabituel en Suisse de plaider l’incompétence des chefs. Les anciens administrateurs de Swissair, ou ceux de la défunte BVCréd, il y a 20 ans, avaient fait de même. Le banquier suisse Raoul Weil, ancien responsable de la gestion de fortune d’UBS (plus de 60 000 employés alors sous ses ordres) en est l’avatar contemporain. Il est en procès (lire page 36) en Floride, accusé d’avoir aidé de riches Américains à échapper au fisc de leur pays. Weil, en guise de défense, dit qu’il n’était pas au courant, que les malversations éventuelles se sont faites sans qu’il les approuve directement. C’est le premier message de Raoul Weil aux salariés de la Suisse et du monde: les chefs sont souvent des types pas toujours au parfum, ni responsables de ce qui se passe dans la boîte sous leur supposée autorité. Je trouve que c’est un message ambigu, celui de n’avoir été qu’une potiche mal informée, mais très bien payée pour cela.
 
Le deuxième message de Raoul Weil aux salariés, c’est celui qui consiste à décrédibiliser et abandonner tous ceux qui souhaitent aller vers la transparence et, osons le mot, l’honnêteté. Le cadre d’UBS qui vient ainsi de témoigner contre son ancien employeur l’a dit: il l’a fait notamment parce que tous, de la banque aux autorités helvétiques, l’ont froidement laissé tomber quand les ennuis ont commencé. Je trouve ce message irresponsable, celui de faire payer les pots cassés par ses subordonnés, et de jeter à la figure de tous, en l’occurrence, la déloyauté totale d’une entreprise à l’égard de ses employés.
 
Le troisième message de Raoul, c’est celui de ce procès, en Amérique et pas ailleurs. De beaux esprits fustigent, par ici, ces Etats-Unis qui en voudraient à la Suisse et à son argent. Je trouve que c’est pourtant un utile message politique. La Suisse devrait mener depuis longtemps ce type de procès elle-même. A propos, la retraite dorée de Marcel Ospel, elle se passe toujours aussi bien?

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06/10/2014

Juppé, casser la voix

 «Vous avez l’air ému», lui sort David Pujadas. Il confirme. Un drôle de oui juste opiné, raclé, noué dans la gorge, voix cassée, au bord de la rupture et de la petite larme. Un oui d’Alain Juppé, les yeux brillants de celui qui retient la vague, essaie de se reprendre comme il peut. Jeudi, à la fin de trois heures de direct sur France 2, le sondeur maison venait de lui dire qu’il n’avait jamais vu ça: l’opinion des téléspectateurs à son sujet, entre le début et la fin de l’émission, avait fait selon les questions des bonds entre 10 et 18% à la hausse.

Si 49% des sondés le voyaient en un «bon président» possible pour la France à l’entame du programme, ils étaient plus de 61% à le penser à l’instant du générique de fin. Je me demande s’il y a ainsi en France, l’aspirant vers le sommet, une nostalgie de Juppé. Pour le type brillant trop vite, premier de classe caricaturé si longtemps en deux phrases: «Le meilleur d’entre nous» (Chirac, au début des années 1990), puis son «droit dans ses bottes» perso mais cassant, en 1995, au moment des grosses manifs au sujet de la réforme de la sécurité sociale.

Nostalgie peut-être de cette raideur qui voudrait être sœur de la compétence, et aussi désormais de la résistance. Parce que condamné et exilé, Juppé, en 2004. Un an d’inéligibilité, paratonnerre dans les affaires de financement du parti. Battu aussi, Juppé, ensuite, en 2007, aux législatives: il doit quitter un ministère qu’il occupe depuis un mois. Les micros le suivent, foule des médias, corrida. Il se retourne vers les caméras, il a ce mot terrible: «Si je pouvais crever, vous seriez contents.»

La politique aime les bêtes blessées, leurs cicatrices, la familiarité populaire qui se crée alors sur le thème forcément héroïque de l’éternel come-back du dur à cuire. Bernadette Chirac, méchante et sèche mamie flingueuse, entre deux railleries cruelles pour son mari qui perd la boule, devrait se souvenir que la résistance aux coups fit un jour de son Jacques un président. Elle le trouve «froid», Juppé, elle trouve malin de préférer Sarko. Je crois qu’une vieille dame devrait pourtant savoir que parfois les hommes aussi n’ont pas de meilleur bouclier que leurs larmes.