01/07/2018 10:46 | Lien permanent | Commentaires (0)

Médailles Markt

J’étais dans une école primaire où l’on comptait les points. Les bulletins avec les moyennes arrivaient comme partout au trimestre, mais chaque semaine, il y avait un classement de tous les élèves de la classe. Les notes et devoirs de la semaine valaient des «bons points», leur addition se faisait chaque vendredi. Les deux ou trois premiers recevaient une médaille, à ruban rouge, qu’ils devaient porter en classe la semaine suivante. La maîtresse choisissait aussi une ou un élève récipiendaire de la «médaille de sagesse», et il y avait aussi une encourageante «médaille d’application», récompensant celle ou celui qui avait fait mieux que d’ordinaire, ou avait progressé sans réussir à atteindre les premières places. Allez, peut-être la semaine prochaine?

Ce système «au mérite» était sophistiqué. Il marchait parfaitement. Personne, pas le moindre pédagogue à la noix ni parent n’en contestaient l’efficacité ou les bienfaits. Et quand on revenait à la maison avec une médaille, papa nous promettait une glace ou un passage au magasin de jouets: on trouvait ça trop super. J’ai repensé à cette enfance en constatant la délirante levée de boucliers devant l’idée de la chaîne d’articles électroniques Media Markt. Cette dernière a lancé une action destinée à récompenser les bons élèves de 4 à 14 ans par des bons-cadeaux dans ses magasins. On obtient quatre francs pour un 6, trois pour un 5,5, et deux pour un 5. Le Syndicat des enseignants romands est monté au front, dénonçant une action «éhontée», «discriminante», «contraire à la déontologie» ou une «récupération consumériste inacceptable».

Je trouve pourtant que c’est une bonne idée, celle de Media Markt. Évidemment, son aspect publicitaire ne m’a pas échappé. Mais je la trouve plus juste (le mérite), défendable (ils l’ont annoncé quand l’année scolaire se termine, pas comme un concours lancé à l’avance) et moins cynique que celles des grands distributeurs avec leurs bouts de dominos moches ou leurs personnages débiles à collectionner au prorata de ce que dépensent les parents à la caisse: ça, c’est «éhonté».

Je pense en revanche qu’il n’est pas du tout «discriminant» de récompenser un peu ceux qui font des bonnes notes. Tous les parents rêvent de le faire, ils n’en ont pas tous les moyens. Bravo aux gamins qui peuvent ainsi aller chercher un jeu vidéo moins cher parce qu’ils ont bien travaillé avant les vacances. Le seul défaut de cette affaire, c’est son côté petit bras: les enfants devraient avoir un bon de 20 francs pour un 6.

20/05/2018 11:04 | Lien permanent | Commentaires (0)

Pas d’ami comme toi

J’ai beau chercher, je n’ai pas trouvé dans mon «cercle amical», comme il dit, d’ami libanais qui ne me «connaissait pas», comme il dit aussi. Qui ne sait donc «même pas que je suis conseiller d’État», comme il dit. Nous voulons donc parler d’un gars supergentil qui, lorsqu’on passe près de chez lui, Abu Dhabi, de façon «privée», comme il dit, accompagné de son chef de cabinet, trouve sympa, parce qu’il connaît un autre de ses amis, entrepreneur à Genève, de lui faire beaucoup de cadeaux, à lui et à sa famille. C’est un pur esprit désintéressé, juste l’envie, pour son ami libanais qui ne sait pas qui il est, de lui faire aimer le pays.

J’ai beau chercher, je n’ai pas trouvé dans ma «sphère privée», comme il dit, de copain qui puisse m’«upgrader», comme il dit, de la classe économique à la classe business. Allez, non, ce n’est pas vrai, je dis ça avec «imprudence», comme il dit: ça m’est arrivé, deux ou trois fois, dans ma vie de journaliste. Je voyageais seul pour le travail, des avions pas pleins, classe éco, et quand on m’a scanné le ticket au moment d’entrer, il y a eu une petite sonnerie et l’hôtesse a dit: «Vous êtes upgradé en business.» Cool.

Mais être ainsi «upgradé» en voyageant «privé» à cinq ou sept, comme ils disent, jamais. C’est impossible, ce n’est pas comme ça que ça marche. Ensuite, grâce à cet ami libanais qui ne le connaissait pas, il a eu gratuitement une «petite suite» pour cinq, dans un des hôtels des plus luxueux. Il a croisé le prince local, un des hommes les plus puissants et riches du monde, «par hasard», comme il dit, etc., etc.

Je me demande s’il a apprécié la course. Il était là pour voir pour un Grand Prix, après tout. Une épreuve de F1 qui ressemblait à l’élection au Conseil d’État genevois: les premières places étaient jouées d’avance. C’est Rosberg qui a gagné à Abu Dhabi, cette année-là, menant de bout en bout devant Hamilton, lui-même déjà assuré du titre mondial. Ce fut une course ennuyeuse.

Tout cela, évidemment, n’a eu «aucune influence» sur rien, comme il dit, lorsqu’on apprend que les Émirats étaient à l’époque en lice pour un appel d’offres à l’aéroport de Genève. Il reconnaît, après mille imprécisions ou demi-vérités, avoir été «peut-être imprudent», comme il dit. Mais non, allez, on est très bêtes, très mesquins, soupçonneux inutilement: on vous le répète, ce sont seulement des «amis» d’un «cercle amical», comme il dit. Nous, on est juste jaloux parce qu’on «n’a pas d’ami comme ça», comme dit la chanson. L’épreuve automobile d’Abu Dhabi, il faudrait qu’un ami le dise à Pierre Maudet, a pourtant un étrange surnom, parce qu’il commence le jour et finit la nuit: «Le Grand Prix du soleil couchant».

15/04/2018 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Brel, Arnaud

Parfois, peut-être même toujours, en écrivant sur les autres, on écrit sur soi. J’ai souvent pensé cela, en lisant Arnaud Bédat. C’est un journaliste aventurier, longtemps acéré spécialiste du fait divers: on n’explore bien la face sombre des victimes ou criminels qu’en ayant soi-même un côté pile. Et celui d’Arnaud, personnage «hénaurme» et jurasso-rabelaisien, est suffisamment haut en couleur pour avoir provoqué des gorges chaudes dans toutes les rédactions où j’ai eu la chance d’écrire. On s’y repassait sans fin les anecdotes au sujet d’Arnaud, bons coups, histoires de virées sans fin, méthodes d’enquêtes parfois limites, mais qui sont aussi le sel le plus goûteux du genre, histoires terribles de notes de frais aussi terribles, les voyages et dangers, les vrais espions ou fausses vierges croisés de par le monde, souvent très loin, les verres dans la nuit et quelques scandales qui font rire désormais. J’ai même été son chef, quelque temps, et j’ai adoré me le coltiner: il n’y a pas d’autre mot, avec lui.

Arnaud Bédat a un génie à lui, une folie qui semble toujours cacher aussi de la poésie et même une certaine douleur secrète, qui paraît l’encombrer et qu’il cache dans le tonitruant du rire, la malice du regard, et l’envie de décoller, au sens littéral, vers le prochain sujet. Il n’y a plus beaucoup de gens comme lui, dans les rédactions. Trop dangereux, trop fatigant à «gérer», comme disent les gars des ressources humaines. Alors, ces dernières années, entre deux enquêtes ou témoignages par ici, il s’est mis à écrire des livres. Sur le pape François, d’abord, par deux fois, et cela était presque troublant de constater le grand pécheur qu’il est en train d’admirer avec autant de force et d’intérêt sincère l’Argentin berger des âmes.

Là, avec l’aviateur vaudois Jean Liardon, il publie «Voir un ami voler» (Plon), récit étonnant racontant les dix dernières années de Jacques Brel, passées entre avions et Liardon: ce dernier, devenu son ami, apprit à Brel à piloter mieux, de Cointrin aux Marquises. Lisant cela, ces mille anecdotes drôles ou tragiques, vols dans les nuages et les orages de la vie, puis cette mort qui rôde si vite et se referme sur Brel dans un hôtel de Genève, j’ai retrouvé encore le sens du détail, de l’inédit, de «l’exclusif» qui est la marque d’Arnaud. Mais je me suis encore dit qu’en se lançant aux trousses du Grand Jacques, de ses coups de gueule, de son urgence à vivre et à trouver enfin son île, Arnaud Bédat fouraillait et interrogeait encore son propre cœur: c’est pourquoi son livre émeut comme une chanson tendre, et parle tellement de lui.